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Driss Chraïbi, La civilisation, ma mère !..., Gallimard, Folio, 1972, 180 p.

Du bonheur, un régal ! Deux frères, deux voix, deux périodes pour raconter leur mère et faire son éducation dans le Maroc d'avant et pendant la seconde guerre mondiale ! 
Le récit est divisé en deux parties correspondant à ces deux périodes :"Etre" et "Avoir".
La maman, orpheline, est mariée à 12 ans à un homme qui pourrait être son père,  après avoir été recueillie par une famille bourgeoise à qui elle servait de bonne. Un mari moderne par ses activités mais enfermé dans la morale traditionnelle et qui est presque un étranger pour eux trois, excepté peut-être ce soir où leur mère a cousu par mégarde une mèche de ses cheveux, arborant une nouvelle coiffure qui trouve grâce aux yeux du mari.
L'entrée du monde moderne dans la maison est source de descriptions très drôles : la radio, le téléphone qui permettent à la mère de découvrir le monde et les autres et de se créer un extraordinaire réseau d'amis dans le tout pays, le fer à repasser, le cinéma à qui elle vole la vedette, racontant le film qu'elle a vu et qui n'est pas celui des autres spectateurs : "Raconte, ma tante, raconte" !
Mais source de douleur, car avec cette modernité entre également la soif de comprendre, et donc la liberté et avec elle une prise de conscience de sa conditon
...."Elle a ouvert le coffre sur lequel elle s'était assise et m'a tendu les souvenirs qu'il contenait, objet après objet. Chaque morceau de son passé, elle le tenait à bout de bras et le considérait longuement dans le soleil couchant - et je sais maintenant que les choses inanimées prennent la couleur du sang au moment de leur mort... - Paix  à vous tous, vieux compagnons d'enfance et de jeunesse... il est préférable que je vous enterre avant que vous ne deveniez des témoins gênants pour notre siècle. Si je vous préservais de la civilisation, vous seriez comme des vieillards dans un asile de vieillards..."
Le premier fils parti en France pour ses études, c'est avec Nagib, le second, qui ne quittera jamais la maison, qu'elle découvre le monde dans sa matérialité, s'émancipant, reprenant des études, faisant l'apprentissage de la politique...
..."Elle avait dormi jusque l'anémie, elle était maintenant bien réveillée, jusque l'éternité. Elle ne voulait rien laisser au hasard, étudiait plusieurs éditions d'une même oeuvre, revues et corrigées d'après l'opportunisme, comparait la biographie de l'auteur à ce qu'il proclamait en chapitres flamboyants, "raccompagnant le voleur ou le Tartuffe jusqu'à la porte" - c'était son expression... - Au revoir, monsieur. Désolée mais vous comprenez ? je veux la vie et pas des aéroplanes. A la porte, Tolstoï ! s'écriait-elle en lançant à la volée des volumes à tranche dorée. Tu as écrit des choses merveilleuses sur l'amour et les femmes, mais tu as été un tyran dans ta vie privée, j'ai contrôlé ! A la porte, ouste ! à la porte, les poètes arabes à la poésie de cendres ! Vous m'avez fait pleurer en chantant le romantisme et parce que je ne savais rien du monde. S'il en est ainsi, si vos vers sont vrais, pourquoi diable notre société est-elle malade ? pourquoi a-elle cloîtré les femmes comme des bêtes, pourquoi les a-t-elle voilées, pourquoi leur a-t-elle coupé les ailes comme nulle part ailleurs ? A la porte..."Le premier chapitre de la seconde partie s'ouvre sur l'entrée dans la seconde guerre mondiale et la soif de comprendre de la mère. Le chapitre suivant, qui narre la rencontre, manquée ? avec Tougoul, de Gaulle, est désopilant  et les autres  sont tout autant drôles, émouvants. Emancipation féminine et émancipation du Maroc vont de pair et l'évolution du père n'est pas la moindre, transformation pour le moins radicale et source d'espoir pour celle du pays tout entier. A l'image de la mère, l'écriture est simple, drôle, imagée : ..."Je klaxonnais et elle ne m'entendait pas, lancée dans des conversations croisées avec des petits jeunes gens  à duvet et des donzelles à tête de pizza"...

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