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Philippe Claudel, Le rapport de Brodeck, Stock, 2007, 399 p.

"Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien.
Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache."
Brodeck  a été recueilli  à l'âge de 4 ans par la vieille Fédorine, "échappée du ventre pourri de l'Europe", alors qu'il était "devant une maison en ruine qui fumait encore". Ils sont arrivés un jour dans un village de montagne où ils se sont installés. Il est marié, a une petite fille prénommée Poupchette et travaille pour une administration à qui il envoie des rapports concernant la faune et la flore, la nature en général, mais qui semble l'avoir oublié, malgré le maigre salaire qu'il reçoit épisodiquement...
Il est envoyé  un soir par Fédorine au bistrot du village pour y acheter du beurre. Etrangement, le café est plutôt vide. L'Etranger, arrivé quelques mois plus tôt, est absent et le maire finit par lui expliquer la cause de sa disparition, lui demandant en même temps, au nom des autres, de rédiger un rapport expliquant les faits et surtout d'écrire à la première personne. C'est en effet lui le plus instruit. Des années auparavant, le village s'était cotisé pour l'envoyer  à la capitale y faire des études.  Tout comme la communauté l'a également envoyé  à la déportation, étant le "Fremder", exigé par les militaires qui occupent le village durant la guerre. Brodeck commence le rapport, menant l'enquête, n'omettant aucun fait, et ajoutant d'autres événements qui vont se mêler à ses propres souvenirs...  A travers une construction qui fait des allers-et-venues entre différentes périodes du passé et du présent, entre la vie du village et des villageois et ses propres souvenirs,  le lecteur apprend ainsi que Brodeck a été déporté, qu'il est revenu au village alors que son nom était déjà gravé dans la pierre du monument aux Morts, que sa femme a perdu la tête depuis la guerre et qu'il a une petite fille dont il ignorait donc l'existence. C'est un puzzle dont on tente de rassembler les pièces peu à peu, s'égarant parfois. J'ai cru un instant que Brodeck serait rendu coupable de la disparition de "l'Anderer", en raison de l'utilisation du "je" mais en fait il absorbe la responsabilité du village, remplaçant dans ce rôle le curé devenu ivrogne  à force de confessions des villageois.
La guerre et la déportation ressemblent  à la seconde guerre mondiale et au nazisme. Cependant, comme pour le village, aucune référence spacio-temporelle précise n'est donnée, ce qui donne une dimension universelle au récit. Le lecteur sait que les habitants parlent un dialecte germanique très imagé, très "parlant", inventé par l'auteur, tel l'Anderer, ou l'Ereigniës, qui désigne le soir de la disparition. L'écriture est d'ailleurs ciselée, travaillée, dure, certains diront que Claudel en fait trop (notamment pour les traits animaus des humains) mais elle sert la noirceur du propos. De même, en contrepoint, la description de l'Anderer, de son exposition et du livre de botanique, le Liber florae montanarum, que celui-ci montre  un jour  à Brodeck, (et qui ravit tous les montagnards amoureux de la flore et des mots, par l'énumération de ces plantes merveilleuses que le marcheur rencontre au hasard des randonnées), par leur fantaisie, leur richesse, creuse le contraste entre deux univers, ou de faces de la vie et de la nature humaine. Car c'est de lâcheté universelle qu'il s'agit, et même les personnages "positifs" cachent leur part d'ombre, let donc leur nature d'hommes, que l'on découvre au fur et  à mesure que Brodeck recolle les morceaux et met  à jour un drame encore plus sombre. Même lui, Brodeck, doit sa survie  à la peur et à la lâcheté, qui l'empêchent de se révolter. Mais il doit aussi son "rachat", comme le maître d'école, au fait qu'il avoue et reconnaît sa "faute".
Ce qu'il advient du Rapport est une réflexion sur la mémoire et l'oubli.
Enfin, le cauchemar du Kazerskwir, le récit du petit tailleur Bilissi, que Fédorine lui racontait lorsqu'il était enfant et qu'elle conte aujourd'hui à Poupchette, la quête de la pervenche des ravines sont autant d'images illustrant l'absurde de la condition humaine.
Malgré cela, la main tendue d'Emelia, la femme de Brodeck, à la fin du récit, est un geste d'espoir. De même que leur départ du village.
"Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien.
Brodeck, c'est mon nom.
Brodeck.
De grâce, souvenez-vous.
Brodeck".
J'avais déjà lu La petite fille de Monsieur Linh, moins noir.
Isabelle, après "L'élégance du hérisson", qui nous réconcilie avec nous-mêmes, "Le Rapport de Brodeck" conforte la vision pessimiste de la nature humaine.

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